Titi sahélienne, Fatou la parisienne
Fatoumata Diawara a sorti son premier album à la rentrée 2011 chez World Circuit. Elle est passée au micro de Bintou (en podcast ici) pour nous en parler. Elle sera en concert jeudi 2 février à l'Alhambra pour ouvrir le festival, "Au Fil des Voix" en compagnie de Ba Cissoko. Portrait d'une jeune artiste qui a déjà plusieurs vies.
Fatoumata Diawara est née en Côte d'Ivoire. A l'âge de 12 ans, ses parents la trouvant trop curieuse l'envoient chez sa tante "au pays", celui de leurs origines : le Mali. C'est là-bas que la jeune fille se connecte à sa culture, ses racines, dans la région du Wassoulou.
A l'adolescence, Fatou a soif de liberté, elle danse, joue dans des films. En 1996, contre l'avis de sa tante (pourtant elle-même comédienne), Fatou accepte de prendre un rôle dans "Taafe Fanga" d'Adama Drabo, "ce titre signifie - Le pouvoir des femmes -, les hommes y sont habillés en pagnes et les femmes en pantalons, cette expérience a beaucoup participé à ce que je suis aujourd'hui". Puis en 1999, elle tient le haut de l'affiche dans La Genèse, film de Cheikh Oumar Cissoko, présenté dans la sélection officielle "Un certain regard" à Cannes. "J'ai commencé le cinéma à 14 ans, de là, on m'a appelé régulièrement pour des projets, je suis devenue comédienne professionnelle malgré moi" tempère la jeune artiste.
Un matin de 1998, l'occasion de partir à Paris se présente. Fatou se retrouve au théâtre des Bouffes du Nord dans le 10e arrondissement. Jean-Louis Sagot-Duvauroux la dirige dans une adaptation d'Antigone de Sophocle. "C'est sur ce projet que j'ai rencontrée Sotigui Kouyaté, il est devenu mon protecteur jusqu'à la fin de sa vie, il est mon école dans le théâtre, comme dans le cinéma".
Retour au Mali au début des années 2000 pour tourner à nouveau. Son film le plus connu reste "Sia : le rêve du python" de Dani Kouyaté. "C'est l'histoire d'une jeune fille rebelle, refusant d'être sacrifiée à un python, je joue toujours ce genre de personnage" dit-elle, un sourire dans la voix. Pour incarner Sia, Fatoumata Diawara s'est longtemps préparée "Sotigui Kouyaté m'a promis ce rôle lorsque j'avais 15 ans, nous avons tourné lorsqu'il a estimé que j'étais prête, j'en avait 18".
Quelques mois après le tournage, elle rejoint la compagnie de théâtre de rue, le Royal de Luxe. Elle restera à leur côté pendant cinq ans. Dans cette vie effervescente, Fatou ne songe toujours pas à devenir chanteuse. C'est seulement au mois de novembre 2006, après avoir intégré le projet de l'Opéra du Sahel à Bamako que Cheick Tidiane Seck la remarque.
Le musicien est dans la salle, subjugué par le talent de la jeune fille, il veut la convaincre de se mettre au chant. Dans le même temps, elle rencontre Oumou Sangaré qui l'invite sur son album Seya. Pour Fatou c'est le déclic, elle bascule dans la musique. "En 2007, j'ai été engagée dans la comédie musicale Kirikou et Karaba, une pièce mêlant chant et comédie, tout est devenu clair pour moi, je ne voulais faire que chanter". Sur le disque découlant de cette comédie, elle rencontre d'autres artistes africains, Youssou N'Dour, Rokia Traoré et Angelique Kidjo.
Elle range définitivement son costume de sorcière en 2008 pour rejoindre celui qui lui a donné ce désir. Après l'avoir invitée sur son disque, Sabaly, Cheick Tidiane Seck choisit Fatou comme première chanteuse sur la tournée. Puis elle accompagne Dee Dee Bridgewater. C'est la déferlante, Herbie Hancock, Hank Jones, Cheikh Lô, Blick Bassy, Afrocubism... tous veulent mêler sa voix à leur musique…
Une aventure apparaît comme la confirmation du bien fondé de cette nouvelle vie, elle trouve le temps de tourner dans le film guinéen : - Il va pleuvoir sur Conakry - où, rôle prémonitoire, elle incarne une jeune et belle chanteuse.
"Je pense que ces rencontres qui m'ont tant apporté devaient se faire, quand j'ai connu ces gens qui m'ont encouragé et protégé, c'est comme si on se côtoyait depuis des années, de pouvoir communiquer avec mes ainés, je le prend comme un cadeau de Dieu". C'est une "grande soeur" du Wassoulou, Oumou Sangaré qui lui présente son producteur, Nick Gold, connu pour son travail auprès d'Ali Farka Touré et du Buena Vista Social Club.
Enrichie de ces belles expériences, Fatoumata Diawara se consacre désormais à sa musique. Elle a enregistré Fatou, très bel album où les rythmes africains se teintent de jazz, folk et blues. "Un projet porté sur scène pendant deux ans et demi". Chanté en langue bambara avec l'accent Wassoulou, c'est elle qui en a composé les douze titres, accompagnée de sa guitare.
D'une maquette cordes et voix, Nick Gold encourage la jeune fille à garder cette douceur et cet intimité qu'elle n'a pas sur scène. "Quand Nick m'a demandé pourquoi je n'était pas comme ça avec public, je lui ai répondu que j'avais trop peur de m'ennuyer ! J'ai besoin que ça bouge plus, en live je retrouve une enfance que je n'ai pas vue passer". Le producteur lui fait confiance sur ses choix, puis d'après les morceaux qui lui sont proposés, il invite Tony Allen, Toumani Diabaté, à apporter leur touche au résultat final, "tout s'est fait subtilement" se réjouit l'artiste.
Un disque qui n'est pas seulement de la "bonne musique" pour les oreilles ignorant le bambara... les textes méritent d'être écoutés, pour mieux comprendre cette chanteuse et son plaisir de liberté.
Elle évoque les problèmes de l'Afrique de l'Ouest moderne, comme les belles légendes du passé. Dans "Kanou", elle parle de l'amour entre êtres humains. "Bakonoba" interroge sur la discrimination, "j'ai voulu aborder le problème différemment de la couleur de peau, ce morceau est l'histoire d'une personne forte qui est très triste d'être mise à l'écart à cause de son poids". Dans le reste de l'album, elle évoque également les enfants d'Afrique qui ne sont pas élevés par leurs parents biologiques. Elle aborde le thème douloureux de l'excision dans "Boloko", "pour nos petites soeurs je veux espérer que ce ne soit pas trop tard, j'aimerais que les gens réfléchissent à ça".
Réflexion, amour, tendresse, engagement, et beaucoup de liberté, voilà des mots qui correspondent à Fatoumata Diawara, un parcours d'artiste musical naissant qui ne manquera pas, à coup sur, d'étonner et de surprendre.
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